12.09.2008

L'assurance

J'ai toujours un choc quand je vois des rues sans papiers par terre, quand il n'y a pas de sirène de flics, quand il n'y a que des peaux blanches : un malaise du tout propre, comme l'oubli de la vraie vie. C'était ça, là-bas, c'était les gens qui se battaient pour arriver le premier à la Grande épicerie, le premier au distributeur, le premier en tout. C'était des visages trop parfaits et le mauvais goût des blousons courts et noirs sur des silhouettes si fines : le rock en or des blondes bronzées. Mais c'était calme et beau. Mais c'était calme, et beau vraiment : ces jardins parfaits, ces façades crème, ces boutiques aux belles enseignes.
Puis un jour, à la caisse du supermarché, une dame derrière moi m'a reproché l'absence sur le tapis roulant du petit panneau qui indique "client suivant" : comme si j'avais voulu payer ses courses, en douce, à la sournoise. Le scandale était tellement absurde que la caissière et moi nous nous sommes regardées en silence, fatiguées.
En sortant de là, le propre était beau, mais hostile, le calme cachait des trésors de bêtise.
Ce n'est pas que tous se valent : le confort est un choix légitime.
Le problème est que le luxe ne se partage pas, et ceux qui en bénéficient ne sont pas obligés de rélféchir : le droit est dans leurs poches, et l'assurance que cela peut donner est redoutable.

Commentaires

Voilà un petit texte efficace.

En quelques mots, Evey dépeint un monde rassurant et propret. Cette réalité dérape sur un détail tout à fait anodin - une situation que chacun pourrait vivre au quotidien. Alors se révèlent l'absurde et l'angoissant : derrière les décors blancs, les fissures.

C'est tout un art que de dire l'absurde du monde en quelques mots. Ici, s'il y a l'art, il y a aussi la manière. Le style.

Quoi de plus efficace que ce sens du raccourci !

Evey nous conduit sans détour au coeur du réel. Mais un réel déshabillé de tous les faux-semblants. De toutes les apparences trompeuses.

Les petits articles, ici et là, ça peut faire un bouquin essentiel.

Bonne chance, Evey. Et bon travail.

DanielD.

Ecrit par : Daniel Decroix | 12.09.2008

Quel punch dans un texte aussi court ! Et quelle justesse. Merci pour ce miroir aux reflets bien inquiétants....

Ecrit par : Chezfab | 12.09.2008

ca me touche beaucoup : merci à vous deux.

Ecrit par : evey | 13.09.2008

Écrire un commentaire